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20 avril 2014 7 20 /04 /avril /2014 23:32

File:Riou - Yun.djvu

YUN

  Yun vivait avec sa grand-mère dans une pauvre maison sur

le haut d'un tertre isolé. On le voyait

longer les talus, ramasser du bois sec dans les

champs, ou, assis à l'abri, en train de soleiller.

  Yun vivait loin des gens. Il passait

l'automne, et même l'hiver sans même descendre

dans la vallée, jusqu'à la rivière. Quelques fois cependant, quand

sa grand-mère était malade et qu'elle était contrainte de rester dans

son lit à cause des rhumatismes, Yun allait, chaque lundi

au bourg chercher un pain de cinq livres. Il allait donc,

par les sentiers ou à travers les champs, par

crainte de se trouver, dans les chemins , avec quelqu'un.

Blond, bien balancé, les yeux peu luisants, une barrette

clairsemée sur la lèvre supérieure, et, sur le menton, un

poil ou deux, Yun était illétré et timide. Il était âgé

de trente ans, et il n'avait fait connaissance 

qu'avec le vent d'orage et le soleil des tertres.

La nuit il écoutait le chant de la chouette.

 

  Un soir d'été, Il fut assis dans le jardin. Le soleil,

en descendant derrière Koad Luzeg, roussissait les chaumes.

La fumée blanche des soirées chaudes recouvrait

la rivière. Le temps était calme. Dans les arbres les oiseaux

se taisaient.


File:Riou - Yun.djvu

  Sur le tertre de l'autre côté nasillait la batteuse.

De la poussière et de la bale dorée volaient sur les ormes.

Des garçons gaillards criaient.

  Yun écoutait.

  Un rameau de houx bruissa derrière son dos. Yun

se leva soudain. Seza avait rebondi par la piste et était devant lui.

  - A tiens! Yun, tu m'as rattrapée !

    Yun la regarda.

  - A qui tu penses? demanda la jeune fille.

A une héritière, sûrement.

  Les yeux de Yun rayonnèrent.

  - Regarde, Yun et tu viendras au battage demain,

au lieu de rester ici, sur le bout du tertre, à ouvrir

ta bouche ?

  Yun ne répondit pas... Une jeune fille lui parlait

sans se moquer.

  - Tu trouveras le temps court. Ecoute là-bas...

  Yun portait son regard sur le tertre. Il dit:

  - Je ne sais pas battre le blé.

  - Tu apprendras, dit Seza. Ce n'est pas difficile d'enlever la bale

ni de balayer l'aire.

  - Et vous, vous serez aussien train debattre? demanda

Yun.

  - Sûr j'y serai. Le battage sera chez mon père. Tu viendras alors.

  - Ma! dit Yun.

  Et il tourna la tête.

  Seza, pressée, descendit par le sentier pour

aller chercher d'autres batteurs.

  Yun la regardait.

 

  Seza invita des hommes, invita des femmes.

File:Riou - Yun.djvu

  - Yun viendra battre, disait-elle en riant.

  Et les jeunes hommes et les jeunes filles libres

lui dirent qu'ils iraient aussi.

  Quand les batteuses se furent tues, Yun rentra à la

maison. A peine si il toucha àla nourriture.Il ne dormit pas

bien. Il était invité à aller sur une journée, comme un

autre homme...

  Il se leva tôt, et à sa mère qui lui demanda

où il allait il répondit:

  - Battre ! ...

 

    Sur l'aire, il y avait du tracas.

  - La barre n'est pas d'équerre.

  - Trop basse.

  -Mets debout à l'intérieur.

  - relâche le joint.

  - Un peu plus haut.

  - Là ! C'est bon.

  - Qui sera le préposé à la masse?

  Des gars approchèrent.

  La brume bleue du matin se levait des

jardins, et entre deux meules, le soleil apparaissait.

  Lan Le Kor, propriétaire de la batteuse dit:

  - Maintenant çà va être chaud pour nous.

  A cet instant, Yun arriva.

 

  Yun était gagné par le désir de travailler ! Il fut accueilli par un fou rire général. Il avait deux balais, un en bouleau, l'autre en houx

sur l'épaule. Personne n'entendit Seza appeler pour le petit déjeûner.

  - Ha ! ha ! Yun, dit Lan Le Kor, tu ne manques

de rien. Les pieus restent à planter et on



File:Riou - Yun.djvu

avait besoin d'un gars solide. Si tu n'es pas manchot,

le manche du marteau attend son propriétaire.

  - Yun, Tu n'es pas venu ici pour travailler, toi !

  Pas venu pour travailler ! Yun est pris par sa timidité.

Il reste debout au milieu de l'aire.

  - Il n'est pas d'humeur aujourd'hui, dit l'un.

  - Il faut qu'il se repose de sa prome-

nade , dit un autre batteur.

  Yun posa à terre ses deux balais et

s'approcha. Il crocha dans la masse. Il leva

l'outil au-dessus de sa tête et il frappa de toute son énergie.

Et voilà le pieu cassé !

  - Tu es un homme, Yun, dit Seza, en venant sur

l'aire.

  - Il ne faut pas frapper plus fort, dit Lan Le Kor, ou

nous devrons aller au bois, chercher d'autres pieus.

Va casser la croûte Yun, tu dois avoir faim depuis

longtemps.

  Yun lâcha la masse. Il regarda

Le Kor avec des yeux emplis de larmes. Poi-

gnant ou haineux.

 

  Les moissonneurs ont mangé leur petit déjeuner.

Les chevaux sont attachés. Les étalons des charrettes hennissent en direction des chevaux. Les garçons de l'école crient sur l'aire de la

meule et les bottes roulent au bas. Les dé-

lieurs lancent sur le plateau. Lan Le Kor, le ravitalleur du

battage, met une meule sous ses pieds pour

être mieux positionné.

  - A son tour  ! dit-il.

  Le gars aux chevaux lance des coups de fouet.

La batteuse ronfle.

  Aussitôt que les premières bottes sont battues, Lan

Le Kor crie:


File:Riou - Yun.djvu

  -Hôôô !... La batteuse n'est pas de niveau.

  Alors, au milieu de l'aire, un balai de bouleau

sur l'épaule, Yun éclate de rire, de

rire à s'étouffer.

 

  Yun fait comme on lui a dit de faire: en-

lever la bale, faire cale avec son pied pour les porteurs

de paille, charger les sacs aux porteurs de grains,

tourner la secoueuse par intermittences; délier, jeter sur le

plateau,  tirer de la batteuse et râcler sur le

tas. La sueur coule dru de son front.

  Seza lui dit:

  -Tu travailles trop, Yun; il ne faut pas éreinter ton corps comme çà.

  - Yun est un étalon , dit Le Saliou.

  - Il n'y a pas un homme qui l'égale sur l'aire,

dit Le Jaouen.

  Et Lan Le Kor :

  - Yun, viens là,  jeter sur le plateau ! 

  Et Yun  jette sur le plateau et il est seul à délier.

  - Le fouet aux chevaux, malheur rouge ! s'écrie

Lan Le Kor.

  La batteuse gronde,, le grain frémit dans la

marmite, la cheminée vomit de la poussière ; les paniers de

la secoueuse plein de paille sont durs à tourner; les por-

teurs réclament d'autres porteurs.

  Yun jette sur le plateau ... Mais aussitôt une botte

défaite, elle est tirée par un barillet.

Botte par botte l'avoine va dans le coffre, et ,

après chaque botte la batteuse résonne, vide.

  - Hei! dit Le Kor.

  Yun casse les liens, avec ses mains, à coups de

pieds .

.File:Riou - Yun.djvu

  Le Saliou filtre quelque chose dans l'oreille du ravi-

tailleur.

  - Ma batteuse est neuve lui est-il répondu.

  Et deux gerbes dans la gueule de la batteuse, tant qu'elle geint.

  Les chevaux écument avec le collier et le

trait. Un batteur crie:

  - De l'avoine aux chevaux, et à boire aux gars!...

  Le patriarche prend une poignée de paille de la

secousse et  branle la tête.

  - Hacher uniquement la paille !

  La femme arrive avec une bouteille de "fort".

  Yun s'asseoit. La sueur raye son visage

empoussièré. Seza vient le trouver:

  - Tu es fatigué , dit-elle.

  - Oui, dit Yun.

  - Il ne faut pas travailler trop. Tout à l'heure tu viendras avec moi

secouer la paille.

 

  Et à l'autre moment, Yun prit la fourche

de bois et secouas la paille avec l'héritière. Et la

fille unique chantait:

 

J'ai trouvé, un matin,

Une tourterelle de l'année...

 

  La batteuse tournait de manière régulière. Les gars au racloir

piquaient les filles au rateau ; Le vieux tourneur de la vanneuse

leur faisait des clins d'oeil et riait de sa

bouche édentée :

  - Hi ! Hi !

 

  La batteuse s'est tue, les gars ôterons la barre

à leur chevaux et après les avoir fait boire, les attacher sous les

pommiers avec leur part de trèfle. Les gars et

File:Riou - Yun.djvu

 

les filles vont rester enlever la bale, entasser le

grain et à débarrasser l'aire . Lan Le Kor graisse

la grande roue de la batteuse.

  - Yun, qu'il dit, le lard jaune te fera

pousser la barbe.

 

  Les batteurs ont mangé leur repas. Une partie dans la cour,

mangent un morceau de pain avec un lambeau de viande,une

autre partie est allongée sur le dos ou sur le ventre,

à l'ombre des meukes. Les mouches piquent, les

abeilles bourdonnent dans les rameux de sureau, des guêpes volent dans le jardin,

autour des pommiers farineux.

  Yun a vite avalé son morceau de pain ; il est

assis sur son pilon de pierre, à l'appui de la maison ; il n'a

pas osé aller faire une sieste . Seza, assise à

son côté à commencé à bavarder avec lui.

  - Qu'est-ce que je te chanterai ce coup-ci ? dit-elle.

  - La chanson que vous m'avez chanté tout à l'heure, répond

Yun.

  Et Seza chanta :

J'ai trouvé, un matin,

Une tourterellede l'annèe.

Et maintenant , tous les jours elle me chante,

La tourterellette que j'aime...

 

   Quand elle eut fini, Yun dit :

  - C'est bien ! J'aimerais savoir chanter ainsi.

  - Si tu veux , on t'apprendra. Viens demain

dans la soirée à la prairie de la rivière; quand j'irai chercher

les vaches je t'apprendrai :

J'ai trouvé , un matin,

  Une tourterelle de l'année...

 

File:Riou - Yun.djvu 

  -O ! gars, les chevaux ont mangé leur

avoine.

  - Regarde ! Yun ne fait pas son somme va ?

  -Il est resté faire le beau sur son pilon.

   - Comment lui viendrait le sommeil puisqu'il ne

se réveille pas ? dit Lan Le Kor.

  Et rebelote ! Le langage ne plût pas à Yun.

Il préféra se taire.

  - Trop tôt, dit Le Kor; il ne faut pas commencer

avant d'atteler les chevaux . Si tu veux tu viendras avec moi

graisser les dents des roues ?

 - Ha, si vous voulez, au ravitaillement, dit Yun.

  Mais il ne releva pas, car Seza lui avait dit:

  - Ne répond pas à  Lan: il est porté à se moquer,

et prompt à le faire.

  Seza crut entendre Yun rire.

 

  Les filles se lèvent ; elles ont noué un fichu sur

leurs têtes pour protéger leurs cheveux de la poussière. Les fers

des chevaux heurtent les barres de fer, les maillons

des chaînes cliquent, les crampons des traits frappent

les crampons des barres ; une fille et un gars se

chamaillent  pour un mouchoir.

  Yun se lève aussi. Il regarde en direction de sa maison, sur

le tertre . La journée est finie pour lui.

  Seulement, sur l'aire, un homme lance:  

  - Où est Yun?

  C'est la voix de Le Kor.

  Yun n'ira pas à la maison.

  Il va trouver Le Kor et lui demande:

  - Qu'est-ce qu'il y a ?

  Le Kor reste surpris.

File:Riou - Yun.djvu

    - Les chevaux , dit-il n'auraient pas commencé, si

tu n'avais pas été là.

   -Tu... tu...

  Yun bégaie.

  -Tu... tu... es... un secoueur de paille, dit Lan Le

Kor, en l'imitant.

  Il n'en dit pas plus. Yun avait fait

un bond de loup sur lui et il l'avait décollé et allongé sur la table,

la tête en avant.

  - Hei ! dit Yun.

  Les chevaux lancent une ruade; le signal de départ.

  ... Des hommes ont sursauté  et ont empêché

l'incident.

  Yun perd du sang  de la main. Il pleure.

Seza est venue s'occuper de lui:

  - Viens à la maison, dit-elle, pour panser ta main.

  Yun la suit, honteux. Derrière son dos , Le

Kor l'assaille: trois hommes  l'empêchent de mettre

la main à la poche.

  Yun a envie d'aller à sa guise.

  -Damné !... hurle Le Kor.

  Et Seza dit à Yun :

  - Qu'est-ce que tu allais faire? çà n'est pas

bien.

  Yun baissa la tête et dit:

   - Je vais à la maison.

  - C'est mieux pour toi de rester à la maison...

  - Je n'ai pas peur , dit Yun.

  Il a fait connaissance avec sa force.

 

  Yun grimpait par le sentier.  En bas, une

batteuse bourdonnait irrégulièrement. Il était très fatigué. Il s'assit

et regarda le ravin Il ânonna quelque chose:

File:Riou - Yun.djvu

    - Seza...

 

  Le lendemain, au moment de la soirée où on va

chercher les vaches du village, Yun descendit dans la vallée.

        ... J'ai trouvé , un matin...

 

  Il longea la rivière un moment , et s'assit

sur l'herbe sur la rive. Dans la prairie derrière

ruminaient les vaches : un poulain gambadait autour de sa

mère.

  De l'autre côté de la rivière , le soleil était descendu plus bas

que les branches les plus basses des peupliers. Le temps était

doux. Là-bas... le grondement de l'écluse. Le courant était mort

  et ne passait que le chevrotement à la surface. Une

libellule somnolait sur une cigüe. Dans un buisson

de saule un vilfig demandait de l'eau.

  Et à chaque instant, Yun tournait la tête.

j'ai trouvé...

 

  Un valet ouvrit la barrière du champ. Les vaches

une à une, la jument, le poulain prirent le chemin de

la crèche, la nuit tombant.

.................................................................................................................................................................

.....................................................................................................................................................................

  Seule l'écluse bruissait dans la vallée. Entre

le feuilles de cigües, Yun vit la rivière blanchir,

scintiller. La lune se mirait dans l'eau.

  Yun se trouva bête.

  On trouvera encore l'occasion de se moquer.

  Il se leva.

  - Je tuerai ce type , dit-il.

 

 

 

 

 


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