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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 23:33

 

Une nouvelle de Jakez Riou, huit courtes pages  à lire pour se faire une idée de la mentalité

et de l'ambiance, de la vie à la campagne en centre Bretagne au début du 20ème:

pauvreté, tradition, respect, solidarité dans une ambiance rude, mais chaleureuse. 


 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/af/Riou_-_Mona.djvu/page1-424px-Riou_-_Mona.djvu.jpg

Un soleil pâle brillait entre les arbres-têtards émondés

du talus. Un merle sautillait  devant nous juste

au bord du champ en friche. Le temps était

glacé et stable sur la hauteur.

- Ecoute, dit Alain.

Une charrette grimpait là-bas, sur le chemin.route-de-Huelgoat-a-Carhaix.jpg

Les crépitations des roues en bringuebalant dans les ornières, 

raisonnaient dans l'air froid, comme si la route avait été très proche,

de l'autre côté du talus. Le cocher chantait.

- Le garçon meunier, dit Alan, cette année je n'avais pas entendu sa chanson.

 Alan se réjouissait le coeur en trouvant  son pays natal inchangé.

 En marchant il m'expliquait:

-Chaque lundi, en allant chercher de la farine dans les villages

des montagnes, le porteur de farine chante, depuis des années,

la chanson que tu entends.  A mon avis, cette chanson-là, n'a pas son pareil

pour mettre la monture en accord avec la route.

 Il n'y avait aucun changement dans le pays dans ce temps qui passait.

 Nous arrivâmes à l'extrémité la plus éloignée de la garenne.

Nous fîmes un bond sur le talus avec l'énergie de nos

jeunes jambes. Entre deux pins pointa

la vallée avec des bois et des broussailles rouges sur tous

les versants, des prairies vertes dans le fond, et ,au

croisement, là-bas, une  maison, nouvellement passée à la chaux,

d'un blanc éclatant. 

       

File:Riou - Mona.djvu

En riant, Alan tendit la main:

- La Petite Noiseraie!

  La maison de Mona.

  On avait un joli chemin à descendre.

 

 

    Il n'y avait personne dans l'auberge. Auberge-de-St-Ronan.jpgUne casserolée d'eau

était sur le trépied, au milieu de l'âtre, et, à l'intérieur, deux

ou trois lambeaux de viande, fumant.

   -Elle n'est pas loin,pensait Alan: la table n'est pas

débarrassée et l'eau bouillante est sur le feu.

  Et il était tard.

   -O ! Il n'y a personne?

  Alan s'assit dans l'âtre, sur un pilon

de bois, et moi dans l'autre coin, sur un coussin de joncs.

Alan, avec un (outil) touillait le charbon et la

cendre. Une étincelle monta jusqu'à la cheminée.

  -La première fois que je l'ai vue, dit-il c'était au pardon

du Firmament. Elle était parée, comme doit l'être une fille unique héritière:

 du velours jusqu'aux épaules, une robe

brodée d'or, un corsage de soie blanc. costume-de-Pont-Aven.jpgJ'espère que tu seras invité

sans tarder à être garçon d'honneur...

  Une porte s'ouvrit pesamment. Un coup de vent

remplit la maison.

   Alan se leva.

   Un pauvre malheureux vieux, courbé sur son bâton,

entra, et s'assit sur la chaise la plus proche.

  - J'ai peur que Mona ne se trouve pas dans la maison,

disait Alan, en allant et venant dans la maison.

   Le vieux leva la tête. Il eut envie de dire

quelque chose. Mais il ne fit que toussoter.

File:Riou - Mona.djvu

 Il cracha entre ses jambes. Une fois le temps

il aspirait longuement sans oser soupirer.

  La froideur gagnait l'âtre.

  L'horloge frappa un coup. Alan regarda l'heure:

  - Elle ne sera plus longtemps, dit le vieux.

  Deux minutes plus tard, des sabots de bois bruitèrent

dans la cour.

 La mère de Mona entra dans la maison avec une brassée

 de branchages.

  - A! Salut Tante! 

  - Regarde donc! et vous êtes là?

  -C'est nous!

  - Et quand  êtes-vous arrivés au pays?

  -Ce matin.

   - Et il y a longtemps que vous êtes dans la maison?

   -Un moment. Nous commencions à être fatigués et sur

le point de geler dit Alan en plaisantant.

  -C'est vrai, j'ai été longtemps avec mon pied. Et

de nouveau donc,les jeunots?

  La mère de Mona leur demandait ce qu'il y avait de

nouveau!...

  - Rien dans la ville d'Ys que des vieilles choses...

  - La maison ici, au moins , a été habillée joli, dis-je.

Je crains que ce soit pour le mariage de la fille? 

  -Foi, mon Dieu, c'est bien çà, oui!

  -A!...dit Alan.

- Oui! Mona est nouvellement mariée. Vous ne saviez pas?

Foi! quinze jours pile. Il fallait faire une toilette à la

maison à l'extérieur et la parer à l'intérieur. Pourtant...

  - Il y a quinze jours?...

  - O ! Un repas humble, un repas pauvre....

  -Cependant...

File:Riou - Mona.djvu

  - Oui, Mona ne se plaisait plus à la Petite Noiseraie.

Souvent elle se disait...Il y a longtemps qu'elle disait qu'elle aurait

été travailler en ville. Une fille unique!...Si c'est pas

dommage!...Le père se mit en colère. Inutile donc

pour lui de  venger Mona. Elle alla à MorlaixMorlaix.jpg

contre le gré de son père et de sa mère. Deux mois

plus tard ,elle se mariait avec un marin de Camaret...Le 

père n'est pas allé au mariage.

  - Ni vous?

- O! Les mamans!...Deux jours je suis allée

à Morlaix. Mais j'étais pressée de revenir.

Maintenant les deux vieux sont seuls au croisement.

Personne ne vient ici depuis que la fille est partie;

personne. Chacun, donc a sa destinée, et

je pense qu'elle sera heureuse.

  - Et le mari de Mona est originaire de la côte?...

Alan cherchait le charbon ardent dans la cendre, jetait dessus

des petits lambeaux de copeaux et soufflait.

  - Attention, Alan, je vais remplir la casserole:

l'eau qui est sur le feu s'est évaporée. Et avec le feu

dessous, le petit rouge sera bientôt prêt.

  - Je ne sais pas si nous avons le temps, dit

Alan.

  -J'espère que vous n'êtes pas venu à la maison pour travailler?

  Et l'hôtesse mis du bois sous le trépied. Elle alla et vînt dans la maison. Elle échauda

les assiettes, et elle donna un coup de balai à la table et au sol de la maison.

  - Et toi, Kaou, dit-elle, tu es venu aussi nous faire une visite?

  - Oui, hélas! murmura le vieux. Je ne pouvais

plus rester, j'étais gelé et mes doigts étaient

morts avec moi. Sur ce chemin souffle un sale vent .

 

File:Riou - Mona.djvu

  A peine si j'ai cassé , ce matin, une panerée de pierres.

  -Tu n'es pas en forme ,alors?

  - Et je ne le serai plus! J'ai de la fièvre.

Une douleur aigüe m'empêche de plier mon dos.

  - Il ne faut pas que tu ailles au travail par un temps si rude.

  - Par temps doux ou par mauvais temps, les pauvres

devront toujours travailler. 

  Et il cracha entre ses jambes. Il eut un regard

vers les bouteilles:

  -Je vous dois beaucoup d'argent, depuis lontemps,

dit-il timidement.

  - Ma foi,Kaou, je ne fais pas tous les jours les comptes.

Mais sois tranquille: on ne met sur l'ardoise que les

gens honnêtes. Qu'est-ce que tu prendras?

  -...

  - O! Tante, cria Alan, l'eau est en train de

bouillir. Prépare -nous vite à chacun un coup de rouquin chaud,

et mets dedans le meilleur nectar que tu trouveras sur

l'étagère des rhums. Peut-être que le grand-père prendra aussi

quelque chose?

  Kaou ne leva pas la tête.

  - Les jeunes gens te payent un coup, Kaou,

lui dit l'hôtesse dans le pli de l'oreille. Qu'est-ce

 qu'on te mettra? 

  -J'aurai alors un coup de gnole.

 Et le casseur de cailloux pencha la tête de joie.

  Le casseur de pierres avait été, sans doute, quand il était un homme mûr,

une crême d'homme. Pour que son visage soit tanné  et

profondément ridé c'est qu'il avait travaillé dans le vent et le soleil,

ses yeux bleus, mi-cachés par des sourcils épais

étaient purs et tranquilles. Ses jambes, comme les jambes

des casseurs de cailloux protégées, jusqu'aux genoux,

dans des bottes de pailles attachées avec un lacet de chanvre.

File:Riou - Mona.djvu

De temps à autre, il toussotait avec sa toux gratinée .

  -Le visage d'un homme bon,dis-je à Alan.

  Et Alan me répondit:

  -La race de la montagne.

  Le café fumait dans les bols, et, à côté d'eux,

brillaient les petits verres joyeux. Le casseur de pierres

salivait du regard.

Alan, à cheval sur le bout d'un escabeau,

chantonnait et trouvait plaisir à basculer et à re

-basculer l'autre bout:

  -Ba! Lan, dit la maîtresse, envoie-nous une chanson,

et elle ne sera pas chantonnée celle-là.

  Alan laissa le bout de l'escabeau tomber vite sur les

dalles de pierre verte du sol.

  - Il n'est pas cassé dit-il en se levant. Tralala-

deridonra-tralalalalenno.

  -Asa! Lan tu es un rossignol ou un moqueur.

  - Ma! Voici maintenant d'autres chansons aux airs connus.

  Alan ôta son chapeau, retroussa les manches de sa veste

jusqu'aux coudes. Il raidit son corps,

il raidit sa voix et il entonna ses chansons amusantes,

connues par coeur depuis des années. 

  La maman de Mona riait tellement qu'elle était 

obligée d'aller dehors, dans le jardin, pendant un moment,

pour retrouver son souffle.

  Le casseur de pierres sirotait son café cuillerée par cuillerée.Ses

yeux était éclairés par les lumières du plaisir.

  -C'est pas vrai, Grand-père, dis-je, les jeunes

doivent sauter et chanter?

- C'est de leur âge.

  -Alo! santé, alors!

   -Santé! 

  Chacun trinqua. Le vieux journalier

File:Riou - Mona.djvu

avait le bras qui tremblait. Le sourire ne se voyait pas-un

pauvre malheureux sourire humble- au coin de sa lèvre.

Il serait resté plus longtemps à table, seulement

la mère de Mona lui dit:

  -Maintenant, Kaou, il te faut aller à la maison avant que tu ne perdesInterieur-marin.jpg

l'énergie d'un verre. Une lieu et demie

par temps glacé c'est un bon bout  de chemin.

  - Je ferai la route, dit Kaou, un peu saoûl.

  Et il se leva.

  -Merci à vous deux, dit-il.

  Et le voilà dehors, courbé en deux et prompt.

  Alan, assis sur l'escabeau, vidait avec

la lame de son couteau, la crasse endurcie dans les rainures de la surface

de la table.

  Il dit au milieu de tout:

  - Il ne fait pas chaud dans votre maison, Tante.

 

 

  Nous rentrâmes par le même chemin, tranquillement.

Les feuilles attachées par la glace sur le gazon, et les

rameaux secs tombés pendant l'hiver crépitaient sous

nos pieds. Le bois était figé. Du côté de l'étang

sous les noisetiers  et les bouleaux, un chien aboyait

dans les sentiers, le nez vers la terre, en courant le lièvre.

 Des petits oiseaux volaient vers leurs perchoirs. Le chien

sauta sur le talus, serpenta par le

champ, jusqu'à la rivière Arc'hant, sauta vers le haut

deux ou trois fois et courut vers un garçon vacher

à l'ombre du talus.

  Nous tournâmes dans le bois, après avoir traversé le ruisseau

à Saint-Michel. La route était abritée par des

rameaux de noisetiers et de houx. Les endroits ensoleillés des versants

étaient habillés  de mousse et fleuris de bruyère mauve. De l'eau

claire gouttait du rocher, d'un bout à l'autre du

File:Riou - Mona.djvu

 chemin ,venant  de sources cachées dans les fougères de loup ou

filaient par les herbes hautes, et luisaient sur le

gravier des lits.

  Et nous montions. En haut, Alan s'arrêta.

Il tourna la tête, et, après un regard vers le ciel:

  - Cette nuit, dit-il, çà va geler dur.

  Dans la vallée, luisait la verdure des champs. Le garçon

vacher était juché dans un autre abri, blotti dans sa

peau de mouton. Sur le tertre opposé, une femme

ratissait des feuilles sèches. Au croisement, la maison de Mona était

d'un blanc éclatant face aux sapins noirs.

  Alan porta un regard vers la maison vêtue de chaux neuve.

  - Tu nous as servi une partie de rire

tout à l'heure, dis-je.

  -Oui! Le vieux a eu assez de

vigueur au coeur pour retourner à la maison.

  Le sifflement inaccessible du train résonna d'un bout à

l'autre de l'étang.  Par un chemin autre, le garçon meunier,

arrivé avec lui dans la journée, retournait au moulin, et

chantait la même chanson qui survolait par rafales les

garennes glacées.

  En souriant, Alan me dit:

  -Il n'y a aucun changement au pays.

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