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14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 11:36

« Voici les rochers rouges de l'île et la petite crique;
tout le pays est là pour attendre le grand homme. Qui
est-ce? Qu'a-t-il fait? Quels sont ses amis par le monde,
et, peut-être, ses ennemis? — Ne le demandez pas à
tous ces braves gens; ils n'en savent trop rien ; le grand
penseur, le critique religieux n'existe pas pour eux : ce
n'est qu'un parent qu'on aime et un homme célèbre
qu'on remercie d'avoir glorifié le nom d'un Breton;
toute la journée, ce sera ainsi une fête intime avec toutes
les émotions et toutes les douceurs d'une réunion de
famille. »


M. Georges Perrot va continuer, à son tour, tout en
rappelant l'embarquement :


« M. Renan était parti de Rosmapamon à six heures
du matin. A dix heures un quart, il arrivait avec
M'"'' Renan sur le quai du port de Paimpol. Toute une
foule l'attendait! A peine était-il descendu de sa voi-
ture, que la musique de la ville l'accueillait par une
bruyante fanfare, que des fillettes, tout de blanc vêtues,
s'approchaient de lui et lui offraient des bouquets. Le
maire de Paimpol, M. Le Rochais, lui exprimait en très
bons termes la joie que ses concitoyens éprouvaient de
le voir chez eux, et peut-être (il y avait là d'autres per-
sonnages officiels) d'autres discours se préparaient-ils.
Mais si l'enthousiasme montait, la mer baissait, et le
principal organisateur de la fête, M. Dayot, inspecteur
des Beaux-Arts, qui n'est pas pour rien un fils de
Paimpol, fit observer que, si l'on tardait encore, le dé-
barcjuement à Bréhat deviendrait bien difficile. On s'en-

tassa clone dans les barques préparées pour les amis et
admirateurs qui avaient tenu à être du repas et, pen-
dant plus d'une heure, ce fut, sous un ciel resplendis-
sant, sur une mer bleue comme la Méditerranée, une
navigation charmante, que l'on aurait voulu prolonger
indéfiniment, si les estomacs n'avaient commencé à
sonner l'heure du déjeuner. La mer était couverte de
voiles blanches et rouges, pendant que nous courrions
des bordées pour remonter dans le vent qui soufflait du
nord-est. Les personnes du pays qui étaient avec nous
dans le bateau prenaient plaisir à satisfaire notre curio-
sité. En réponse à nos questions, on nous montrait les
sites décrits par Loti dans son chef-d'œuvre, Pêchmr
d'Islande : les landes de Ploubazlanec, où habite son
héros; la croix au pied de laquelle Gaud allait attendre
le mari qui ne revint jamais; la chapelle de Perros-
Hamon, cachée dans un bouquet d'arbres, où se lisent
les noms de tant de marins que la mer a pris et gardés.
Vers une heure, on arrivait dans une des anses de
Bréhat, au Port-Clos, comme on l'appelle, et là, pro-
dige inattendu, une voiture attendait M. et M™^ Renan...
Une voiture à Bréhat! Un Vénitien ne serait pas plus
surpris d'apercevoir un fiacre sur la place Saint-Marc,
que n'étaient étonnés les enfants et les femmes qui,
perchés par groupes sur les roches voisines, témoi-

gnaient leur admiration par des cris et des battements
de mains. La voiture était venue la veille de Paimpol
en bateau; on y avait attelé l'un des trois chevaux que
possède l'île, et celui-ci, comme si il avait conscience
de la haute mission qui lui avait été confiée, allait à

pas comptés sur la grève, et, conduit par le cocher qui
marchait près de lui, se prétait à éviter les blocs de
granit dont le dos bosselait le chemin.


« Ce fut une belle entrée; la musique, qui nous avait
suivis depuis Paimpol, venait de prendre terre et souf-
flait dans ses cuivres; un petit canon tirait une salve;
et les sept ou huit cents habitants de Bréhat formaient
une foule qu'avaient grossie tous les gens du conti-
nent, qui, de leurs bateaux rangés près du bord, sau-
taient sur toutes les cales, et, au risque de se mouiller
les pieds, sur les bancs de galets d'oili se retirait le
jusant. Pendant que nous montions vers le bourg, les
uns nous précédant, les autres suivant la voiture, vers
laquelle se tournaient tous les yeux et se tendaient
toutes les mains, le cortège ne cessa de grossir.


« En un quart d'heure, nous étions arrivés au centre
de l'île. Là, dans une sorte de cuvette assez bien abritée
contre les vents violents, qui, l'hiver, passent en gron-
dant sur Bréhat, il y a, autour d'un pré vert qu'encadrent
des ormes vigoureux, les principaux édifices qui cons-
tituent ce que l'on nomme le bourg : l'église avec son
clocher à jour, la mairie, l'école, les deux hôtels, les
débits de boissons, l'épicerie, etc. Le couvert était mis
dans une grande salle que l'on avait obtenue en retirant
la cloison qui sépare d'ordinaire les deux pièces, assez
spacieuses, et oîi se fait la classe, aux garçons d'un
côté, et de l'autre aux filles. Le local avait été orné
avec goût; des pavillons, des filets, des feuillages
cachaient les murs blanchis à la chaux, au-dessus de la
place que devait occuper M. llenan. Au centre de la galerie, un laurier tout entier, comme planté dans la
paroi, étendait son feuillage sur la tête de l'hôte aimé;
le pied de l'arbuste était caché par un panneau sur le^-
quel M. Georges Landelle avait hardiment brossé un
jeune génie qui montrait du doigt l'arbre sacré et indi-
quait à tous le sens du symbole...


« Après quelque confusion, cent dix personnes (1)
finissent par s'asseoir autour de la table, ou plutôt des
tables qui, disposées sur les quatre côtés de la pièce,
laissent à peine la place nécessaire pour les mouve-
ments des servantes, d'alertes Bretonnes coiffées du
bonnet de Bréhat. M. Le Gallou, le maître d'hôtel du
Perroquet gris, est partout, donnant l'œil à tous les
détails du service, affairé, souriant, heureux des com-
pliments et des encouragements que lui adressent les
commissaires.


« Voici le menu du déjeuner :


Huîtres de Tréguier


Homards


Poulet froid


Jambon aux œufs


Gigot de pré-salé


Fromage et Dessert


Cidre, Vin rouge et Vin blanc


Café






(1) Citons entre autres principaux convives : M^^ Renan;
MM. Armez, L(3 Troadec, députés; Georges Perrot, directeur de
rEcole normale supérieure; Armand Dayot, Osterlind, Mezzara,
Luzel, Georges Landelle, Edmond Haraucourt, Ciiaiies Le Goffic,
Ary Renan, Le Rochais, Oilivier, Galabert, commissaire de la
marine; Boinet, sous-préfet, etc.

Il peut paraître modeste! Mais les principaux con-
vives l'avaient trouvé devant eux, encadré dans de
charmantes aquarelles dues à MM. Osterlind et Van
Haënen, qui représentaient des femmes et des enfants de
Bréhat. Et ceux mêmes qui n'avaient pu aspirer à cet
honneur se déclaraient fort satisfaits. De six douzaines
de homards, au bout d'un quart d'heure, il ne restait
que les carapaces...


« Au moment où l'on servait un énorme gâteau mul-
ticolore, œuvre monumentale et fort admirée d'un
pâtissier de Paimpol, gâteau dont certaines parties
avaient, sinon la dureté, tout au moins les tons roses
du granit de l'île, le maire de Bréhat, M. Ollivier, se
leva, et, en quelques paroles dites avec une chaleur
cordiale, souhaita la bienvenue à M. Renan. »

Lorsque Ernest Renan se leva, pour remercier ses
amis, il ne se fit pas un silence solennel, comme dans
les banquets officiels ; les enfants continuaient à piailler
devant la porte et à s'amuser dans la cour de l'école;
les vieilles femmes en coiffes blanches n'arrêtaient pas
tout à fait le bavardage incessant de leurs lèvres rado-
teuses, un vague murmure familier s'élevait de l'as-
semblée; — et M. Renan parla à ses amis et anciennes
connaissances de Bréhat.


Ce qu'il dit, vous le savez peut-être, car ses paroles
ont été conservées. Les voici :


« Quelle joie pour moi, Messieurs, de revoir mon cher
Bréhat en aussi joyeuse compagnie! Voilà près de
soixante ans que je vis Bréhat pour la première fois.
Ma tante Perrine, la sœur de mon père, si vivante» si

gaie, demeurait là-bas, à Nord-en-Gall. Les familles Olli-
vier, Guyomard, Barach, Petibon , et aussi le curé d'alors,
étaient pour moi pleins de bonté. Dix ans après, le
curé ne me comprenait plus beaucoup. Il me voyait lire
toute la journée ; il ne savait pas bien où cela me mène-
rait. Votre île était charmante alors, et ce que je viens
de voir tout à l'heure me prouve qu'elle n'en a rien
perdu depuis. Les mœurs étaient d'une extrême civilité.
C'était, comme dans VOdyssée, l'île des Phéaciens, une Skeerie bretonne : il n'y avait presque que des femmes
dans Tile, les hommes étant toujours en mer. Cela avait
créé des habitudes de vie tout à fait aimables. La pro-
preté était exquise ; chaque maison était un petit musée,
le mari tenant à honneur de rapporter les curiosités des
pays où il était allé. Des marins de distinction se pre-
naient de goût pour l'île, et venaient y mourir.


« Chaque année, je venais ainsi avec ma tante Per-
rine, qui m'aimait beaucoup, car elle trouvait que je
ressemblais à mon père. J'ai formé ici, sur vos rochers,
bien des plans, rêvé bien des rêves, dont j'ai réalisé un
tiers ou un quart. C'est beaucoup; je m'estime heureux;
je me place parmi les privilégiés de la vie. J'étais au-
trefois plus triste qu'à présent, car j'avais peur de mou-
rir jeune (malheur qui, désormais, ne m'arrivera pas),
et de ne pouvoir produire au dehors ce que j'avais dans
l'esprit. Oh! certes, si je vivais longtemps encore, j'au-
rais de quoi faire; j'ai des projets de travail pour trois
ou quatre vies. Je voudrais écrire une histoire de la
Révolution française d'une manière qui la présenterait
comme un accès de fièvre grandiose, étrange, horrible

et sublime, un acte fondateur, espérons-le. Je voudrais
composer une histoire d'Athènes, presque jour par
jour; une histoire de la science et de la libre-pensée,
racontant la manière dont l'homme est arrivé à savoir
comment le monde est fait. Je voudrais écrire une his-
toire de Bretagne en six volumes. Je voudrais ap-
prendre le chinois et reprendre avec critique les
questions relatives à l'histoire et à la littérature chi-
noises, etc. Je ne ferai rien de tout cela. Mais, après
tout, d'autres le feront mieux que moi ; j'ai fait ce à quoi
je tenais le plus, et peut-être aurai-je encore quel-
ques années pour m'amuser un peu. Je rêve quelque-
fois comme assez heureuse une période de demi-
assoupissement, oii, ayant donné ma démission de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, je ne lirais
plus que des romans, des romans modernes, le roman
du jour. Enfin, je suis heureux d'avoir encore gardé la
force de continuer des travaux assez difficiles. Il y a
une foule de choses que j'aurais voulu savoir et que je
ne saurai jamais. Mais pourquoi reprocher à la nature
ce qu'elle nous a refusé? Soyons-lui reconnaissants de
ce qu'elle nous a donné. J'ai traversé le monde à un moment intéressant, et, après tout, je l'ai bien vu. L'hu-
manité fera après moi des choses surprenantes, je peux
bien me reposer content, durant toute l'éternité. Oui, si
j'ai gardé la gaieté, le sentiment du devoir, le vif goût
des choses, je l'attribue à la grande bonté que j'ai tou-
jours trouvée autour de moi. Dès ma naissance, j'ai été
entouré de gens excellents ; notre famille, nos amis
avaient pour moi une grande aflection ; j'étais très aimé


^21






362 kRNEST RENAN


de mes maîtres; mais, ici, je m'arrête... Mes anciens
maîtres, de bien honnêtes gens, un peu bornés, ne
veulent pas que je parle d'eux : ils se fâchent quand je
leur suis reconnaissant. Oh ! je le serai tout de même...
Je garderai jusqu'à la fin la foi, la certitude, l'illusion
si l'on veut, que la vie est un fruit savoureux. Ceux qui
la comparent à la rose de Jéricho, qu'on trouve en la
froissant pleine de cendre, mettent leur propre faute
sur le compte de la nature. Il ne fallait pas la froisser.
Une rose est faite pour être sentie, admirée, non pour
être froissée. Il n'y a pas une créature humaine à qui
j'en veuille. Les évêques, les curés aussi me disent quel-
quefois beaucoup d'injures; ils ont tort. A moins que
les temps ne changent, ils ne peuvent pas me faire
grand mal, et après tout, le mal que l'Eglise peut me
faire n'est rien à côté du bien qu'elle ma fait. Nous
autres libéraux, nous ne demandons qu'une seule chose,
c'est que chacun ait sa liberté de bâtir à sa manière son
roman de l'infini. Tout ce qu'on balbutie, en pareille
matière, revient à peu près au même, et se résume à dire
que sur ce qui dépasse notre pauvre monde, on ne sais
pas grand'chose. A la grâce de Dieu!... Je ne crois pas
que le pessimisme fleurisse jamais en Bretagne. Notre
vie, notre nature, sont quelque chose de petit, mais d'ai-
mable. Pour moi, j'ai gardé le goût de la vie, c'est une
bonne aventure, je ne demanderais pas mieux que de
recommencer (1)






(1) La suite a été reproduite dans le chapitre II : Les Origines des
Renan,

Merci donc, Messieurs, de la bonne pensée que
vous avez eue de m'inviter à cette fête, qui me laissera
un délicieux souvenir. Merci, cher Monsieur Dayot, de
votre initiative, qui a su grouper ici tout ce que le dé-
partement des Côtes-du-Nord a de plus éclairé, de plus
libéral. Merci, Monsieur le Maire, d'avoir si bien orga-
nisé cette fête et de m'avoir réuni à des personnes de
ma famille qui me sont chères. D'ici, je vais prendre
courage pour courir une nouvelle bordée. Dites cela à
nos confrères, dites cela aux candidats, mon cher Per-
rot. Je vais vivre quatre-vingts ans. Je n'ai pu recueil-
lir qu'un renseignement sur mon grand-père (notre
grand-père commun, Maria), qui habitait Tréguier, près
du quai, au bas de la rue des Bouchers, une maison qui
n'a qu'une fenêtre. Je n'ai sur lui aucun renseignement,
sinon qu'il était fort honnête homme, vécut quatre-
vingts ans et fut vingt ans sans sortir de chez lui. Je
vous assure qu'il ne s'ennuya jamais. Je ne sais si c'est
là une perspective réjouissante, si je dois me féliciter de
la part qu'on attribue à l'atavisme. Cela me donnerait
le temps de lire beaucoup de romans. Ce qu'il y a de
sûr, Mesdames et Messieurs, c'est que vous m'avez
donné aujourd'hui une bien charmante journée.

« Quel dommage que Loti n'ait pas été des nôtres!
Il n'a pu venir cette année. Promettons-nous que l'année
prochaine nous lui donnerons, ici ou à Paimpol, un aussi
joyeux déjeuner.


« Je bois a la prospérité de notre chère ile de Bréhat
et à son avenir 1... »


« Ce que ne peut rendre cette forme de canevas ou

résumé, ajoute M. Perrot, c'est la bonhomie souriante
du débit, cette malice souvent nuancée d'attendrisse-
ment, cette ironie voilée qui donnait à toute la causerie
je ne sais quelle grâce exquise et familière. Ceux que
l'on aurait pu croire les moins préparés à goûter ces
fmesses paraissaient les comprendre, aidés parle geste
et par l'accent de l'orateur. Les délicats étaient sous le
charme.

Le banquet de Renan (2)
Le banquet de Renan (2)
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