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13 novembre 2015 5 13 /11 /novembre /2015 10:42

(LE DEPART DE PAIMPOL)

Ernest Renan devait encore, avant sa mort, présider
un beau et grand dîner celtique en Bretagne, et juste-
ment sur un des coins de terre qui avaient le plus
charmé son enfance — à l'île de Bréhat.


Pendant le mois d'août 1891, quelques-uns de ses
amis de Paris et de Bretagne vinrent lui proposer des
arrangements aimables pour revoir la chère île de
son enfance, aujourd'hui la Venise bretonne qu'il a
chantée (1). Ernest Renan fut ravi de l'idée et accepta
de grand cœur.


(1) « On ne comprendra jamais, a dit Renan dans ses Souvenirs d'enfance,

ce qu'il y a de boulé dans ces vieux Celles et mèuie
de politesse et de douceur de mœurs. J'en ai vu encore le modèle
expirant, il y a une trentaine d'années, dans la jolie petite île
de Bréhat, avec ses mœurs patriarcales, dignes du temps des
Phéaciens... »

Il n'avait revu Bréhat qu'une fois depuis sa jeunesse,
et là où il passait de si bons jours de vacances. C'était
en 1868, et encore dans un voyage précipité de deux
jours. Il les avait passés chez sa tante, M'^'^ Ollivier, et
sa cousine, M'^-^â Maria Dauphin. Mais le grand Trégor-
rois s'était toujours intéressé à elles et à leurs enfants,
les invitant à venir le voir, soit à Paris, soit à Rosma-
pamon, ou leur écrivant souvent.

La réception faite au grand écrivain à Bréhat prit le
caractère d'une véritable apothéose champêtre, dans
la jolie île d'Emeraude où il avait rêvé enfant, qu'il
aimait beaucoup et où vivent encore des membres
intimes de sa famille.


Ce furent surtout des littérateurs et artistes, villégiatu-
rant chaque année à Bréhat, qui eurent l'idée d'y offrir
un grand banquet à l'auteur des Souvenirs d'enfance :
MM. Armand Dayot, Edmond Haraucourt, Osterlind,
Paul Mezzara, de Haënen, Landelle, .etc., auxquels
se joignit de grand cœur le sympathique et dévoué
maire de l'île, M. Ollivier, qui mit tout en œuvre pour
la réussite de la fête; ces réjouissances devaient con-
sister en un banquet avec danses, luttes et jeux divers.


La municipalité de Bréhat donna avis de ce banquet
populaire aux municipalités républicaines des environs
et à tous les républicains en vue de la contrée.

Nous laissons la parole à deux témoins, MM. Henri
Bréal et Georges Perrot, l'éminent directeur de l'Ecole
normale et l'auteur érudit de L'Art antique, qui était
l'hôte de Renan, mais qui n'hésita pas à se servir de sa
plume d'académicien pour se faire le très consciencieux
reporter de cette mémorable journée pour le Journal
des Débats (1). (1) Numéro du 14 septembre 1891.


Ecoutez d'abord ce que dit M. Bréal :


« C'était à la fin d'août 1891 : quelques habitants de
l'île de Bréhat avaient invité leur voisin, M. Renan, à

venir déjeuner avec eux et à réveiller ainsi des sou-
venirs lointains et des amitiés endormies.


« La Bretagne, à cette époque de l'année, n'est pas
le pays sauvage et désolé qu'on s'imagine : la chaleur
de l'été et la joie des récoltes adoucissent la tristesse
du climat et la mélancolie du pays. Ce n'est ni l'impla-
cable chaleur de la Provence, ni le soleil éclatant de la
Beauce ; mais une tiède lumière caresse toute la contrée ;
les blés noirs mêlent leur odeur de miel à la brise sa-
line; le chèvrefeuille tresse sa liane parmi les ronces
fleuries des haies ; les landes incultes cachent leur aridité
sous les brillantes paillettes des ajoncs dorés; dans
toutes les fermes, les machines à battre font ronfler les
modulations chantantes de leur bourdonnement; les
gens de mer vont bientôt revenir et les ports se pré-
parent à fêter le retour des Islandais; c'est le moment
heureux de l'année; il semble qu'une trêve de misère
laisse respirer les pauvres Bretons.

« C'est par une pareille journée que le bon M. Renan
était attendu à Paimpol : il venait de sa maison de Ros-
mapamon, qui est enfouie dans la verdure au fond du golfe
de Perros-Guirec, et, après deux heures de voiture, il
devait arriver à temps pour profiter de la marée et s'em-
barquer dans le petit voilier qui dormait au ras du quai .


« Mais M. Renan est en retard. Ses amis s'impa-
tientent, car le flot n'attend pas : la mer se retire, et,
déjà, le pont de la barque n'est plus au niveau de la
jetée. Que s'est-il donc passé? Un accident est-il arrivé?
— Non pas; la voiture a rencontré un groupe de Paim-
polaises qui était allé à la rencontre de Thùte : pour
fêter sa venue, les jeunes filles ont voulu l'accompagner
en dansant la dérobée, et M. Renan est trop galant pour
rester assis dans son landau quand des demoiselles
vont au-devant de lui ; il veut descendre et se trouver
au milieu d'elles ; et le groupe est fort pittoresque du
vénérable savant aux longs cheveux blancs, son grand
chapeau de feutre à la main, marchant de son allure
un peu pesante au milieu des coiffes blanches qui pa-
pillonnent et des jupes courtes qui ondulent. Ce cortège,
qui se déroule tout au long de la courbe du port, est
moins rapide que la voiture; M. Renan s'essouffle,
tandis que ses amis sont anxieux; car la marée baisse
toujours et l'embarquement va devenir très difficile,
impossible peut-être.


« M. Renan arrive enfin auprès de la barque; un
sourire heureux illumine sa figure; il promène autour
de lui son regard doux et confiant, serre affectueusement
les mains qui se tendent; puis, mesurant de l'œil la
profondeur du bateau, il esquisse un geste de doute et
de résignation : il lui sera impossible de franchir le
pas. Deux vigoureux marins s'approchent alors, l'en-
tourent de leurs bras musculeux; M. Renan les prend
par le cou et, sans une seconde d'hésitation, sans se
rendre compte peut-être du péril de la manœuvre, il
se laisse porter tout le long des échelles qui descendent
à la barque. Le vent est bon; les voiles sont vite dé-
pliées; elles palpitent et clapotent dans la brise; puis
les cordages se tendent et gémissent; et le bateau, s'in-
clinant, commence à rebondir de vague en vague dans
la direction de Bréhat,



Merci à Geoffroy de Frahan pour cette découverte de Photos d'époque
Merci à Geoffroy de Frahan pour cette découverte de Photos d'époque

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